Les plus grandes nucléus ont été trouvé dans des contextes datés ddespériodes Préclassique finale et Classique. Les plus longues lames prismatiques connues atteignent près de 30 cm. Mais elles sont l’exception. Il s’agit probablement d’une prouesse technique d’un artisan particulièrement habile. Ces lames ont été retrouvées dans une cache préclassique sur le site d’Abaj Takalik au Guatemala. Mais, en règle générale, les lames à cette période mesurent plutôt en moyenne 15 cm de long pour 1,5 cm de large et 3 à 4 mm d’épaisseur. Selon la chaîne opératoire et la morphologie du nucleus, la longueur de la lame peut se réduire au fur et à mesure qu’on progresse dans le débitage ou, au contraire, rester d’une longueur plus ou moins identique. Au Postclassique récent, notamment chez les Tarasques et les Aztèques, les lames sont beaucoup plus petites. Elles mesurent, en moyenne, de 10 à 11 cm de longueur sur 1,2 cm de largeur. Quels sont les avantages de ces lames ? Avantage numéro un : l’optimisation de la matière première. C’est très important, car nous pensons que cette technologie a été mise au point dans le but de produire des artefacts destinés à circuler sur de longues distances, à approvisionner des régions où l’obsidienne est rare, voire absente. Plus on est loin des sources et plus on a besoin d’optimiser la matière première. L’autre avantage est qu’on obtient un artefact parfaitement régulier avec un tranchant exceptionnel. Enfin, c’est un support qui peut être retouché, et dont on peut faire des grattoirs, des couteaux, des perçoirs, des lancettes, des pointes de projectiles etc. Qui gérait les lieux de production ?  On observe des cas de figure très variables selon les périodes et régions étudiées. Les débuts de la lame prismatique sont peut-être liés au phénomène olmèque. A cette époque, il existait seulement un nombre réduit de foyers de production. Le savoir-faire était probablement maîtrisé par un petit nombre de tailleurs, et sa diffusion était peut-être restrictive. Mais, si un contrôle de la technologie peut être envisagé, il ne faut pas non plus écarter l’hypothèse que la seule difficulté technique  a pu être un frein suffisant à une diffusion rapide. Quoiqu’il en soit, à ses débuts, ce produit était assez rare et se consommait dans des contextes particuliers, lors d’actes rituels (autosacrifice ?), et probablement par les élites. En tout cas, pour le Préclassique, l’usage de la lame prismatique n’est pas généralisé. Par exemple, l’Ouest mésoaméricain reste très longtemps étranger au phénomène de la lame prismatique : la technologie y est inconnue et la lame manufacturée, comme produit issu des échanges de longue distance, y est aussi très rare. Jusqu’à quelle époque ? Jusqu’au début du Postclassique ancien (vers 900 après J.-C). Pour le nord du Michoacan, la lame prismatique est seulement produite localement entre 1000 et 1200 après J.-C. Soit pratiquement 2500 ans après son développement initial. Pour l’Etat du Jalisco, l’avènement de la lame prismatique est à rapprocher du phénomène Aztatlan (900 après J.-C).  C’est donc un peu plus ancien, mais tout de même très tardif. Par ailleurs, à partir du moment où la technologie de la lame prismatique arrive au Michoacan, chez les Tarasques, on assiste à un processus simultané de banalisation. Tout le monde la consomme. Elle devient un outil polyvalent, utilisé par toutes les strates de la société, aussi bien pour des usages triviaux comme couper des aliments quotidiens que pour des actes plus religieux comme l’autosacrifice. Ces incisions rituelles des parties molles avaient pour objectif de faire couler son sang, par pénitence ou pour exprimer un vœu.  A ce propos, j’ai retrouvé une référence intéressante dans un document ethno-historique -  la Relation de Querétaro -, qui traite d’une région sous domination aztèque mais voisine de celle du Michoacan, et qui précise que les femmes pratiquaient l’autosacrifice à la maison, tandis que les hommes se réunissaient dans un lieu spécial, comme les maisons communautaires. Tout cela m’a conduit à réfléchir sur la symbolique de l’obsidienne et surtout à poser cette question : y a t-il une correspondance logique entre la rareté supposée d’un objet et sa très grande importance symbolique ?  De la couleur de l’obsidienne… Elle est le plus souvent noire brillante et translucide. Mais on trouve aussi des obsidiennes vertes, certaines d’un beau vert-olive, d’autres vert-gris ou encore vert turquoise, voire un vert translucide avec des nuances dorées. Il existe également une obsidienne rouge, orange, noire et rouge, marron etc. La palette de couleurs est vraiment très variée. L’obsidienne rouge n’était pas utilisée pour fabriquer des lames prismatiques, mais plutôt des objets bifaciaux : pointes de projectiles et couteaux. En revanche, l’obsidienne verte a été très employée pour fabriquer des lames prismatiques. Il est probable que la couleur de l’obsidienne a joué un rôle symbolique important dans les usages qui en ont été faits. Ce rôle était-il identique chez les Aztèques et leurs ennemis de l’ouest mexicain, les Tarasques ? Les informations dont nous disposons sur le rôle symbolique de l’obsidienne sont fournies par les documents ethno-historiques et le registre archéologique. On observe qu’une grande partie de l’histoire mythologique officielle des Aztèques et des Tarasques est finalement assez proche. Il s’agit d’histoires réécrites pour se conformer aux intérêts des dynasties au pouvoir et pour s’ajuster au calendrier rituel. Les deux peuples fondent leur origine et légitiment leur destinée à partir d’une migration ancienne. Celle-ci a probablement eu lieu à un moment ou une autre de leur histoire, et a été incorporée dans leur registre mythologique. Aztèques et Tarasques associent l’obsidienne noire à l’inframonde. On a longtemps pensé que les couteaux de sacrifice pour extraire le cœur étaient en obsidienne noire, jusqu’à ce que Michel Graulich démontre le contraire.  Pourquoi ? Parce que le sacrifice par cardiectomie, c’est-à-dire par extraction du cœur, était fait en l’honneur des divinités célestes. Pour Michel Graulich, il ne pouvait être pratiqué qu’avec un couteau de silex, une matière première associée à ces divinités, probablement parce que de couleur claire. De son côté, l’obsidienne étant associée au monde souterrain, elle devait être réservée au sacrifice par décapitation en l’honneur des divinités terrestres. Au Michoacan, les Tarasques n’avaient pas de silex. Ils auraient pu en importer, comme les Aztèques, mais ne l’ont pas fait. Toutefois, la calcédoine, de couleur blanche, a pu remplir, dans certains contextes, le rôle du silex chez les Aztèques. Mais cette matière première est seulement retrouvée pour des périodes plus anciennes, et en faible quantité. En effet, pour le Postclassique récent (1200 – 1520 après J.-C.), nous n’avons pas retrouvé de couteaux en calcédoine. En attendant que le registre archéologique me contredise, l’information disponible montre que les Tarasques devaient donc pratiquer l’extraction du cœur avec des couteaux d’obsidienne, vraisemblablement de couleur claire et translucide. Le dieu tutélaire des Tarasques serait “une matrice d’obsidienne” C’est  exact. Le  dieu  Curicaueri  « celui  qui a été engendré au plus haut Déchets d’obsidienne dans les ateliers de fabrication de lames à la percussion © Véronique Darras “Plus on est loin des sources et plus on a besoin d’optimiser la matière première” “On observe qu’une grande partie  de l’histoire mythologique officielle  des Aztèques et des Tarasques  est finalement assez proche.  Il s’agit d’histoires réécrites  pour se conformer aux intérêts  des dynasties au pouvoir  et pour s’ajuster au calendrier rituel”