De l’importance des lames d’obsidienne en Mésoamérique Véronique Darras Directrice d’ArchAm –Archéologie des Amériques Directrice de recherche au CNRS  UMR 8096 CNRS - Université Paris 1 Comment expliquez-vous l’usage intensif de l’obsidienne en Mésoamérique ? Ce verre volcanique, très abondant en Mésoamérique, a pour principale qualité un tranchant exceptionnel, une fois taillé. L’obsidienne était la matière première préférée des populations mésoaméricaines, en particulier celles des Hautes Terres. Au Mexique, les gîtes d’obsidienne se trouvent le long de l’axe néo-volcanique qui traverse le pays de part et d’autre, entre la côte du Golfe et la côte Pacifique. On trouve aussi de l’obsidienne dans les Hautes Terres du Guatemala. L’exploitation des plus grands gîtes* a été méthodique dès la fin du Préclassique ancien, probablement à partir du XIIIe siècle avant. J.-C. Cependant, nous ne disposons pas d’évidences archéologiques datées de cette période car ces anciennes exploitations ont été recouvertes par les plus récentes. A ce jour, plus de 100 sources d’obsidienne ont été répertoriées dans cette région d’Amérique. Peut-on dire qu’en Mésoamérique l’obsidienne a joué le rôle du silex dans l’Ancien Monde ? Oui et non. En région maya, le silex était la principale matière première. De nombreuses variétés de silex et roches siliceuses se trouvent dans toute la péninsule du Yucatan. Selon leur qualité, elles étaient utilisées pour l’outillage courant ou pour fabriquer des pièces bifaciales fines, comme des pointes de lances ou des excentriques. En revanche, l’obsidienne trouvée chez les mayas devait être importée depuis les Hautes Terres du Guatemala ou celles du Mexique central. Pour les populations du Mexique central, il est incontestable que l’obsidienne a joué le même rôle que le silex dans les sociétés préhistoriques et protohistoriques de l’Ancien Monde. Ces populations disposaient, par ailleurs, d’autres matières premières comme le basalte, l’andésite et, dans certains contextes, la rhyolite ou la calcédoine. L’obsidienne, quant à elle, était utilisée pour fabriquer une palette très large d’artefacts, comme des outils et des armes, mais aussi des bijoux, des artefacts d’ornement ou d’apparat utilisés à des fins religieuses, etc. Elle était transformée selon différents de processus de taille ou/et de polissage. La mise en exploitation systématisée des gîtes doit être associée au développement d’une technologie très particulière, utilisée presque partout en Mésoamérique, et qui est celle de la lame prismatique. Expliquez-nous… Les premiers indices de la présence de cette technologie en Mésoamérique dateraient, selon certains auteurs, du quatrième, voire du cinquième millénaire avant J.-C. Mais cette date ancienne est incertaine et sujette à discussion. En revanche, l’utilisation de la lame prismatique est véritablement attestée vers 1300 avant J.-C dans plusieurs régions de Mésoamérique : le bassin de Mexico, la région de Puebla et le Golfe du Mexique. Quelles sont les particularités de la lame prismatique et pourquoi est-ce une véritable innovation technologique ? La lame prismatique est un éclat très mince, de forme très allongée et aux bords parallèles. Il s’agit d’un produit de morphologie standardisée qui s’obtient avec la technique de la pression et qui demande un travail long et compliqué de mise en forme du nucléus. Car ce nucléus doit présenter une morphologie prismatique pour permettre le débitage des lames. La préparation requiert des compétences techniques spécialisées et seulement maîtrisables après un apprentissage de plusieurs années. Le tailleur doit tout d’abord créer par percussion des nervures longitudinales et régulières sur le pourtour du nucléus, pour lui donner une forme polyédrique, puis le faire évoluer progressivement vers une silhouette sub-prismatique. L’étape de préparation du plan de pression est aussi importante, celui-ci pouvant être abrasé. C’est seulement après ce long travail de mise en forme que l’artisan pouvait débiter des lames avec la technique de la pression. Un tailleur habile devait être capable de limiter les accidents et, lorsque ceux-ci survenaient, de trouver des solutions techniques pour réparer les nucléus. Plusieurs textes ethnohistoriques du XVIe siècle décrivent le processus et illustrent des artisans en train de travailler : ils sont assis par terre en maintenant les nucléus entre les pieds, et débitent de lames à la pression à l’aide d’une béquille en bois, appelée « itzcolotli ». L’intérêt de cette technologie est qu’elle optimise la matière première. Avec un nucléus préparé présentant, par exemple, un plan de pression de 10 cm de diamètre, il est possible de débiter entre 200 et 250 lames prismatiques standardisées. Comment faisait-on avant le développement de cette technologie ? Il existait de nombreuses traditions laminaires à la percussion, directe ou indirecte. Ces traditions requéraient une quantité considérable de matière première et présentaient donc l’inconvénient d’en gaspiller beaucoup.  En effet, ces technologies produisaient des lames non standardisées et souvent épaisses, qui obligeaient à prélever beaucoup de matière du nucléus. Cela dit, les lames obtenues à la percussion ou les éclats de débitage non laminaires présentaient un tranchant tout aussi efficace que celui de la lame prismatique. Où est née cette lame ? La technologie de la pression laminaire a probablement été mise au point dans l’ère sino-sibéro-mongole, il y a plus de 20 000 ans. Mais les occupations préhistoriques de l’Amérique moyenne ne la connaissent pas. Le plus vraisemblable est donc que la technologie de la lame prismatique ait été réinventée en Mésoamérique, à une époque beaucoup plus tardive. Toutefois, son foyer de développement reste inconnu, même s’il y a fort à parier qu’il se situe à proximité de l’un des gisements les plus importants de Mésoamérique, notamment ceux qui ont été exploités dès le Préclassique ancien, comme Paredon, Otumba ou Ucareo-Zinapecuaro. On peut d’ailleurs lier le début de l’exploitation systématique de ces gisements au développement de cette technologie spécialisée. Les débuts de la technologie de la lame prismatique coïncident aussi avec l’essor des échanges de longue distance : les lames prismatiques voyaient parfois sur des centaines de kilomètres. Combien mesurent les plus longues lames prismatiques ?  Bloc d’obsidienne rouge dans une mine au Michoacan Atelier d’obsidienne Lame prismatique en obsidienne verte provenant du gisement de Pachua © Véronique Darras © Véronique Darras © Véronique Darras  “l’utilisation de la lame prismatique   est véritablement attestée   vers 1300 avant J.-C   dans plusieurs régions   de Mésoamérique” “Avec un nucléus préparé présentant,  par exemple,  un plan de pression  de 10 cm de diamètre,  il est possible de débiter  entre 200 et 250 lames  prismatiques standardisées”  Interviewes des chercheurs, abécédaire illustré, expos, meilleurs sites web, découvertes et rencontres extraordinaires Art précolombien Mésoamérique