Est-ce à dire que la chaîne opératoire est immuable ? Bien sûr que non. Elle n’est pas figée.  On peut voir apparaître, par exemple, un nouveau décor, une nouvelle structure de cuisson qui paraît plus efficace…  En revanche, il est attesté que tout ce qui est façonnage reste fortement ancré dans les habitudes motrices, raison pour laquelle cette partie de la chaîne opératoire évolue très lentement. Parce que son apprentissage exige beaucoup d’années pour être acquis. Une fois que l’on a appris à mouler un pot, il est très compliqué de changer de façon de faire, simplement parce qu’on l’a vu pratiquer ailleurs. De même,  il faut près de dix ans pour savoir tourner un pot. Le potier qui a acquis la technique ne va pas l’abandonner du jour au lendemain, surtout si d’autres la pratiquent autour de lui. Par définition, les traditions se perpétuent et sont stables dans la durée. En conséquence, l’ensemble des techniques et des opérations sous-jacentes à la fabrication d’un récipient nous permettent vraiment d’identifier un groupe culturel. Ce sont des marqueurs sûrs. Que faites-vous des formes et des décors ? L’idée n’est pas de les négliger, mais de les garder pour la fin. Afin de confirmer/préciser le panorama des diverses opérations techniques mises en évidence par l’étude de la chaîne opératoire. Alors justement, formée à cette nouvelle discipline et accompagnée en cela par Valentine Roux en personne, votre directrice de thèse avec Stéphen Rostain, vous vous intéressez aux chaînes opératoires qui ont présidé à la fabrication des divers objets retrouvés dans les forteresses de la vallée du fleuve Cuyes. Et vous y ajoutez un certain nombre de céramiques. Les unes exposées ou en réserve dans des musées équatoriens ou en France. Les autres, fabriquées de nos jours. Racontez-nous… Je savais, à partir des sources ethno-historiques et des recherches menées en amont, lors de la fouille de 2009, que les chercheurs qui avaient travaillé au préalable dans la vallée du Cuyes émettaient l’idée – ce n’était pour eux qu’une hypothèse - qu’elle avait pu être habitée par des Cañaris, des Jivaros ou des Incas. Comme la céramique mise au jour n’avait aucun décor, j’ai pensé que les techniques de fabrication des pots d’origine pourraient me donner des indices quant aux cultures qui avaient fabriqué ces récipients. Par ailleurs, j’étais informée que des communautés de potiers se trouvent encore dans cette région et qu’ils sont considérés comme les descendants des Cañaris et des Jivaros. Pour les Incas, c’est beaucoup moins sûr. Dès lors, comme les populations considérées sont plutôt tardives – elles datent d’un peu avant l’arrivée des Espagnols – il était probable que la fabrication actuelle des potiers cañaris ou jivaros conserve la trace des techniques mises en œuvre à l’époque précolombienne. Effectivement, c’est ce j’ai pu constater en allant voir sur place le travail de trente potiers cañaris et jivaros appartenant à des communautés différentes. Ce qui m’a permis d’établir le registre complet des techniques utilisées actuellement. Afin de le comparer aux techniques précolombiennes propres à chacun des peuples en question… Exactement. En fait, la méthode sur laquelle je m’appuie part du principe désormais démontré pour plusieurs époques et divers points du globe, -aussi bien en Afrique, en Chine qu’au Pérou-, que chaque technique de fabrication (modelage, battage…) laisse sur la céramique une trace - un stigmate - très précis. Stigmate que l’on peut considérer à l’œil nu, à l’échelle macroscopique, ou, si nécessaire, microscopique, avec une loupe binoculaire. C’est pourquoi j’ai réalisé ce registre complet des techniques actuelles utilisées par les potiers du sud de l’Équateur et recueilli un échantillon des pots fabriqués à partir de ces mêmes techniques (6). Pour consigner les traces qui en résultent… Pour constituer une base de données et enrichir les référentiels qui existent déjà dans le monde. Afin que, lorsque vous disposez de matériels anciens, il vous suffise de comparer les traces que vous avez sous les yeux à ces référentiels pour savoir précisément quel outil et quelle technique ont été utilisés. …et identifier la culture qui leur correspond, car j’imagine que l’on sait comment travaillaient les potiers Cañaris, Jivaros et Incas ? Ce n’est pas aussi simple. Pour ce qui concerne les Cañaris, l’archéologue équatorien Jaime Idrovo - entre autres - a suggéré qu’ils recouraient probablement à la technique du battage. Cette technique consiste à donner sa forme à un pot en frappant simultanément ses parois internes et externes à l’aide d’outils appelés battoirs. Idrovo avait justement remarqué que des battoirs avaient été retrouvés en contexte archéologique cañari, mais un doute subsistait (ces battoirs n’avaient pas été repérés dans des ateliers, il n’y avait donc aucune trace explicite concernant leur utilisation directe dans le contexte de la fabrication de poteries). Ma contribution a été, en appliquant la méthodologie de Valentine Roux, d’aborder pour la première fois des céramiques cañaris en regard des traces qui apparaissent à la loupe binoculaire. De ce fait, au niveau microscopique, la pâte présente une texture très particulière. Ce qui m’a permis de confirmer sans doute possible que les anciens Cañaris recouraient déjà – comme aujourd’hui leurs descendants -, à la technique du battage. A l’exemple de bon nombre de cultures dans le monde. Mais avec une façon de faire originale et peut-être unique au monde qui consiste aujourd’hui encore à utiliser un battoir en céramique et un contre-battoir tous deux munis de tenons (7). Les potiers cañaris d’aujourd’hui utilisent-ils les mêmes battoirs que leurs ancêtres ? Non. Les battoirs cañaris actuels sont uniquement en céramique alors que ceux que l’on retrouve en fouille peuvent aussi être en pierre. Les battoirs sont Expliquez-nous… Fabriquer une céramique ne s’apprend pas tout seul. On a besoin d’un tuteur qui nous transmet ses connaissances. Tuteur qui, d’après ce que nous apprend l’observation ethnographique, est toujours choisi dans son propre groupe social et culturel. Ainsi, chaque potier évolue dans une communauté où se pratiquent les mêmes techniques. Dès lors, et c’est d’autant plus vrai au niveau du façonnage qui implique des facultés motrices très particulières, chacun  est  amené  à  perpétuer, à  transmettre  aux  générations  suivantes, la facon de faire traditionnelle qui lui a été transmise par son tuteur (5). 5. Une fillette tente d’imiter les gestes observés chez sa mère (Sierra sud de l’Equateur). 6.    Stigmates de battage (ici cupules). A : sur une poterie actuelle. B :   sur une poterie archéologique 7.  A, B, principe du battage. C : battoir (parois externes). D : contre-battoir (parois internes)