Dans une précédente interview titrée « Des forteresses énigmatiques aux portes de l’Amazonie » vous vous interrogiez sur l’origine des populations qui pouvaient les avoir construites. Le fait est que l’absence de décors sur les tessons retrouvés au sein des monuments ne vous permettait pas de savoir qui des occupants potentiels - les Cañaris, les Jivaros ou les Incas -,  en étaient les bâtisseurs. Aujourd’hui, avec votre thèse*, vous apportez une réponse définitive à cette question. Que s’est-il donc passé, entre temps, pour que vous soyez aussi affirmative ? Vous avez raison de rappeler que lorsque j’ai fouillé pour la première fois les forteresses de la vallée du fleuve Cuyes en 2009, au sud de l’Équateur (1), tous les tessons que j’ai récupérés - environ 1000 - n’avaient pas de décors. À ne considérer que leurs formes, il m’était impossible de savoir qui des Cañaris, des Jivaros ou des Incas étaient les bâtisseurs de ces ensembles défensifs. A l’époque, j’en avais donc conclu que la céramique retrouvée ne m’était d’aucune aide. Puis j’ai poursuivi mes études en France où j’ai assisté au séminaire de Valentine Roux, du laboratoire Préhistoire et Technologie, à Nanterre. Avec elle, j’ai découvert que s’arrêter aux seuls décors et aux formes – le plus courant en archéologie – peut mener à des erreurs. En effet, Valentine Roux, et d’autres auteurs avant elle, ont constaté lors d’études ethnographiques, que des cultures différentes peuvent partager les mêmes décors et les mêmes formes. Cela s’est déjà vérifié en Afrique, en Asie et en Amérique. Pour ma part, lors de ma soutenance, j’ai donné l’exemple du plat à tortilla, dont la même forme se retrouve chez les Incas, les Cañaris, mais aussi dans la poterie créole actuelle du sud de l’Équateur. Trois groupes ethniques différents. À l’inverse, il existe aussi des exemples où, au sein de la même ethnie, coexistent plusieurs types de décors et plusieurs types de formes. Imaginez : si l’on fouille un tel site dans deux cents ans, on en conclura que vivaient là trois ethnies différentes alors qu’en fait c’était la même. Je fais un constat identique actuellement dans le sud de l’Équateur, dans la Sierra sud, où des potiers constituent un même ensemble culturel, mais où chaque communauté décore les marmites à sa façon et leur donne une forme personnelle (2). Tout cela montre qu’utiliser les formes et les décors pour identifier une culture peut être risqué. Maintenant, pour répondre plus complètement à votre question, au-delà de la prise en compte de la méthodologie de Madame Roux, j’ai entrepris deux choses. D’une part, étudier, tant en Équateur qu’en France, au musée du Quai Branly, des collections muséales se rapportant aux Cañaris, Jivaros et Incas. De l’autre,  rencontrer une trentaine de potiers des environs de la vallée du fleuve Cuyes, -considérés comme les descendants d’ancêtres cañaris et jivaros-, afin de relever leurs techniques (3). Si l’étude des décors et des formes ne suffit pas, que faut-il prendre en compte ? Ce que propose Valentine Roux et les membres de son laboratoire qui travaillent principalement sur le lithique, la céramique et les objets en os, c’est de regarder en amont l’ensemble des techniques de fabrication des objets. Autrement dit de considérer la « chaîne opératoire », depuis la récupération de la matière première jusqu’au produit fini.  Dans le cas de la céramique, une telle étude passe par la prise en compte du type de traitement de la matière première, du type de façonnage, de lissage, de traitement de surface, de décor ou encore de cuisson mis en œuvre. En ayant à l’esprit que chaque groupe ethnique choisit sa propre technique pour effectuer chacune de ces opérations. Ne serait-ce que pour récupérer la matière première nécessaire à la réalisation d’une céramique, vous pouvez creuser ou la trouver à l’air libre. Pour préparer la matière première, vous pouvez la pétrir, la tamiser, la laisser décanter. Pour le façonnage, vous pouvez le réaliser au tour de potier, par modelage, au colombin, utiliser des moules. Pour tout un tas de raisons idéologiques, de raisons pratiques ou culturelles, chaque groupe choisit sa façon de faire. Il en va de même pour le lissage. Le potier peut utiliser un objet en bois, en os, en cuir, en plastique (aujourd’hui)… Idem pour le traitement de surface. Il peut brunir, engober, utiliser une résine. Les décors offrent également une vaste gamme de possibilités. Enfin, pour la cuisson, existent la cuisson à l’air libre, la cuisson au four ou en structure de cuisson à enceinte. De sorte qu’en considérant chacune de ces étapes et les choix faits pour chacune d’elles, chaque groupe a sa propre recette pour fabriquer une céramique. Recette qui se transmet de génération en génération, pour des raisons cognitives (4). À propos des forteresses de la vallée du fleuve Cuyes De l’intérêt d’étudier la chaîne opératoire des céramiques précolombiennes Catherine Lara Anthropologue avec mention en archéologie de l’Université catholique de Quito, Master en archéologie de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Docteur en Préhistoire de l’Université de Paris Nanterre Post-doctorante de l’UMR 7055 « Préhistoire et Technologie » CNRS/Université de Nanterre. Équateur    1. Emplacement de la vallée du fleuve Cuyes à l’échelle de l’Amérique    du Sud et de l’Equateur. 2.   Diversité des formes et des styles de la poterie actuelle dans la Sierra Sud de l’Équateur. A : village de Nabon. B : village de San Miguel de Poro- tos. C : hameau de Cashapugro (Sigsig). D : hameau de Cera (Taquil). 3.  Vase anthropomorphe (Cuenca, collection privée) 4. Principales actions de la chaîne opératoire de la poterie (Sierra sud de l’Équateur). A : récupération de la matière première. B : préparation de l’argile (rajout d’eau en vue du pétrissage). C ; façonnage. D : brunissage (frottement des parois en vue de les faire briller/les imperméabiliser). E : décor. F : cuisson (ici à ciel ouvert). http://www.archaeopress.com/Public/displayProductDetail.asp?id={434C8EB4-7289-4FFE-BA71-D9CE80CB27AB}