Jean-François Bouchard Archéologue, directeur de recherches CNRS Université Paris 1  Archéologie des Amériques.   PROJET MANABI Japotó, une cité de l’élite de la côté centrale équatorienne ? Pourquoi est-il si important de protéger les tolas d’Équateur et tout spécialement celles de Japotó? Il n’y a quasiment pas d’architectures de sites archéologiques en Équateur. A l’exception de quelques rares établissements Incas et pré-Incas. Les vestiges les plus fréquents qui concernent l’architecture précolombienne sont les tolas. Il s’agit de monticules artificiels, hauts parfois de 5 mètres, voire davantage, faits d’une accumulation de terre et sur lesquels les Précolombiens bâtissaient le plus souvent des constructions en matériaux périssables, très visibles au-dessus du paysage de la plaine. Ils y dégageaient aussi des espaces pour faire des cérémonies. En plan au sol, ces tolas ont une forme circulaire, ovale ou quadrangulaire. Dans la majorité des cas, nous pouvons présumer qu’un site avec des monticules artificiels correspond à un village ou à une agglomération précolombienne. Il est donc important de les conserver puisqu’ils sont le seul témoignage encore bien visible de la présence d’occupation à l’époque précédant la Conquête. De ce point de vue, Japotó (ou Charapoto) présentait pour nous un intérêt remarquable. Le site se situe à l’extrême nord du territoire que contrôlaient les populations maritimes Manteña Huancavilca*. Dans la région côtière centrale du Manabi, juste sous la ligne équatoriale, encore peu connue sur le plan archéologique. Où se situe Japotó par rapport à la mer ? Japoto est, à vol d’oiseau, à 1,5 km du trait de côte**, où se trouve le village de San Jacinto . On y accède très facilement en suivant le cours du fleuve Porto Viejo qui passe et débouche juste au sud de la cité. Le fleuve dessert et irrigue en même temps toute la basse vallée, ce qui en fait un endroit propice à des établissements et très fertile. Actuellement, la route asphaltée qui va de Porto Viejo à San Jacinto longe le site archéologique. Les Manteños n’étaient pas qu’agriculteurs. Ils avaient la réputation d’être de grands navigateurs et de grands commerçants... Effectivement, ces navigateurs-commerçants possédaient des flottes de grands radeaux. Pizarre lui-même a croisé l’un d’eux. Le plan du « Kon Tiki », construit dans les années 50 par l'anthropologue norvégien Thor Heyerdal est inspiré de celui du radeau manteño. Nous savons par les chroniqueurs espagnols qu’il était long d’une quinzaine de mètres et fait de troncs de balsa assemblés, avec une voile rectangulaire. Il pouvait emporter une dizaine d’hommes d’équipage et transporter de très nombreuses marchandises dont des spondyles et divers produits de pêche, ainsi que des toiles et tissus, de la céramique et du métal. La plate-forme, surélevée par rapport au plancher, ainsi que des parois en nattes tressées donnaient la possibilité de s’abriter du soleil et des intempéries. Par ailleurs, de profondes dérives réglables permettaient de remonter dans le lit du vent et, donc, de naviguer au plein sens du mot. Où se procuraient-ils leurs produits ? Ils s’approvisionnaient aussi bien à l’intérieur du pays que dans la région de Tumbès (au nord du Pérou)  ou en naviguant vers le nord. Certains archéologues optimistes ont prétendu qu’un radeau partait tous les jours des côtes équatoriennes en direction du Mexique et vice et versa. Nous n’en sommes pas à ce point là, mais il y a très certainement l’évidence qu’ils sont allé jusqu’aux côtes mexicaines. Pourquoi émettez-vous l’hypothèse que Japotó était occupé par une élite ? Les diverses manifestations et vestiges que nous avons pu retrouver tendent à confirmer que le pouvoir régional y était établi. Il s’agissait de chefferies à la tête desquelles se trouvaient  des caciques (ou curacas) majeurs et secondaires formant une élite dirigeante. Tout d’abord, nous avons recensé une soixantaine de monticules artificiels. Ce n’est pas rien, par rapport à un simple village. Les constructions enfouies sous les monticules artificiels font également penser que le site avait un statut supérieur à celui du commun. Divers objets mis au jour confortent cette hypothèse. A l’exemple des nombreux ornements en coquille de mollusques marins, dont tout particulièrement le spondyle et divers coquillages également très prisés. Enfin, il ne fait aucun doute qu’une industrie métallurgique importante répondait aux besoins d’une population plutôt privilégiée par rapport à d’autres. Comme en témoignent des fragments d’ornements de nez en cuivre doré, des pinces à épiler, des hameçons... Par ailleurs, la qualité de la vaisselle et sa décoration montrent bien que cette dernière n’était pas destinée à un usage frustre. Nous disposons également d’éléments qui indiquent qu’on consommait des produits de luxe, tels  des poissons de belle taille (entre 5 et 10 kg)  pêchés à bonne distance des côtes. Ma collègue Mercédès Guinea parle de festins... De quels poissons s’agit-il ? Philippe Bearez, chercheur du CNRS au Muséum National d’Histoire Naturelle a étudié la faune marine. Le bon état de conservation des éléments squelettiques lui a permis de conclure que le spectre faunique correspond bien à celui d’un milieu côtier d’estuaire et de mangrove. L’abondance des barracudas est toutefois à souligner. De même, la Vue de la tola J1 en 2010  Vue du site et de son environnement Carte des tolas fouillées lors du Projet Manabi Plan de situation © Jean-François Bouchard © Jean-François Bouchard © Jean-François Bouchard © Jean-François Bouchard