Vous vous intéressez depuis trente ans aux vestiges laissés par les  Indiens “canoeros”, les anciens nomades marins de l’extrême sud chilien. Tout d’abord, qui étaient-ils ? Les « Indios canoeros »  ou Indiens en canot vivaient sur la façade maritime de la Patagonie chilienne, depuis au moins 6000 ans, quand ils ont eu à souffrir – à compter du XVIe siècle - des contacts avec les navigateurs européens. Les maladies infectieuses transmises par ces derniers ont précipité leur disparition, surtout au cours du XIXe siècle. Le mode de vie de ces Indiens leur était spécifique. Ils se déplaçaient en famille dans des canots en écorce*. Tandis que la femme pagayait à l’arrière de l’embarcation, l’homme guettait à l’avant – avec un harpon – poissons et mammifères marins. Au milieu du canot, sur un lit de terre et de graviers, un petit feu était allumé en permanence sous la surveillance des enfants qui avaient également la charge d’écoper l’eau qui s’infiltrait par les coutures des écorces. A chaque accostage, le feu qui servait aussi bien au chauffage qu’à la cuisson des aliments était rallumé dans la hutte que les Canoeros construisaient en bordure de mer. Leur séjour sur une plage dépendait beaucoup des ressources disponibles mais il n’était jamais très long, souvent de l’ordre de quelques jours afin de ne pas épuiser les ressources (poissons, pinnipèdes, oiseaux, œufs). En cas d’inquiétude, il était toujours possible de viser une baie riche en mollusques (surtout des moules) qui représentaient une ressource alimentaire très sûre car prévisible. Parlons du climat… La côte pacifique de Patagonie est une des régions les plus pluvieuses du monde avec les îles Aléoutiennes. Il peut tomber jusqu’à 7 à 8 mètres de précipitations par an à la sortie du Détroit de Magellan. Alors que dans le même temps, elles peuvent être limitées à 200 mm dans les steppes atlantiques. Sur 100 km, les variations sont invraisemblables et entraînent des modifications importantes de la végétation. Les écarts de températures sont également marqués. Sur la côte, la moyenne est approximativement de 10° C en été et de 3° ou 4° C en hiver ; les températures négatives y sont assez rares et la neige occasionnelle. Par contre, le thermomètre peut descendre jusqu’à – 15° C, et même plus bas, dans le cœur de la Terre de Feu. Mais la marque de l’ensemble de la région est surtout le vent : pluie à l’ouest, sécheresse à l’est, et vent partout. Parfois quand vous naviguez à l’aplomb d’une montagne il peut s’agir de dangereux vents rabattants, les « williwaws » craints des navigateurs. Sans compter les courants, notamment dans les zones de resserrement des canaux… Comment se protégeaient-ils du froid ? Pour se protéger du froid et du vent, ils utilisaient des capes en peaux de pinnipèdes (lions de mer et ours de mer). Les qualités des peaux  étaient très différentes selon les espèces et les saisons : pour la première espèce, au poil très court,  il s’agit presque de cuir ; tandis que, pour la seconde, il s’agit d’une véritable fourrure, notamment en hiver.  Ces capes se portaient poils dehors (à l’inverse des chasseurs terrestres continentaux). Le gras de la peau plus ou moins bien tannée étant donc au contact de la peau. Quant aux ornements, ils étaient constitués de perles et de pendeloques en os d’oiseaux, en coquilles, en dents de pinnipèdes, mais aussi en plumes d’oiseaux, notamment d’albatros… Les voyageurs et missionnaires fournirent parfois aux Indiens des vêtements. Ce qui leur aurait été fatal… En été, quand ils n’étaient pas tranquillement installés dans la hutte, les Indiens allaient nus, comme on le voit sur les photos de la fin du XIX° siècle de la Mission française du Cap Horn, ou dans le livre de J. Emperaire « Les Nomades de la Mer ». Mais à partir des contacts avec les Européens, des vêtements usagés étaient fréquemment échangés avec les navigateurs et baleiniers, nombreux au XIX° siècle dans la région. Malheureusement ces vêtements en textile étaient à la fois vecteurs de maladies et mal adaptés ; car, contrairement aux peaux et fourrures, ils n’étaient pas imperméables et ne séchaient pas. Résultat : les Indiens portaient sur le dos des vêtements humides, y compris aux saisons les plus froides.  Où cherchez-vous les vestiges des Indiens canoeros ? Le territoire que je prospecte s’étend de Chiloé jusqu’au Cap Horn : 1800 km en ligne directe. Mais le développé de la côte est nettement supérieur. De l’ordre de 50 000 à 60 000 km en regard du nombre d’îles Patagonie : d’où venaient les nomades marins ? Dominique Legoupil Directeur de recherches. CNRS, UMR 7041 (ARSCAN) Interviewes des chercheurs, abécédaire illustré, expositions, rencontres, sites, etc