exploiter les ressources tout en y pratiquant une agriculture sur brûlis, avant de s’installer plus loin quand le gibier est épuisé et les sols - où elle fait pousser maïs et manioc -, sont moins riches. Pour ce qui concerne la céramique, les anciens Jivaros utilisaient déjà, comme leurs descendants actuels, la technique du colombin, c'est-à-dire l’empilement de boudins d’argile qu’on façonne à la main pour leur donner la forme souhaitée (8). Dans votre précédente interview vous émettiez l’idée que les Jivaros étaient peut-être à l’origine de la construction de la forteresse d’El Cadi.  Confirmez-vous cette hypothèse ? Au départ, je pensais que ce site d’une dizaine d’hectares pouvait avoir été construit par les Jivaros. Mais en m’intéressant aux collections muséales et tout spécialement aux objets rapportés par Paul Rivet et à ses travaux archivés au musée du Quai Branly, je me suis aperçue qu’il existait un site au même plan architectural qu’El Cadi dans la région andine de Nabón. Site que Paul Rivet attribuait aux Cañaris ou aux Incas (9)… Il faut aussi savoir que lorsque j’ai effectué ma première fouille à El Cadi, en 2009, je me suis surtout intéressée à l’intérieur des structures et des forteresses. C’est la stratégie que j’avais mise en œuvre pour l’ensemble des structures en pierre de la vallée du Cuyes. En 2013, alors que m’apprêtais à appliquer la méthodologie de Valentine Roux, je me suis davantage consacrée à l’extérieur des constructions. En particulier, aux terrasses susceptibles de servir de contexte d’habitat. C’est ainsi que j’y ai récupéré 2000 tessons. Le double de ce que j’avais mis au jour en 2009 (10) À quelle culture attribuez-vous alors la céramique d’El Cadi ? Aux  Jivaros. Et qu’en déduisez-vous ? Pour l’heure, j’en conclus que le site d’El Cadi n’était pas un contexte d’habitat. Si les Jivaros y étaient présents, ce n’était qu’à l’extérieur du site. Là où j’ai retrouvé la céramique. Quant à l’architecture, elle est plutôt andine : Inca ou Cañari. Ce qui m’interpelle, en revanche, c’est qu’à l’intérieur d’El Cadi, on a retrouvé des objets qui viennent incontestablement d’ailleurs, comme de la céramique et des haches cañaris, mais aussi un tumi (couteau cérémoniel) probablement originaire de la côte nord du Pérou (11).  Ce qui m’incite à penser que le lieu -construit par des Andins- était peut-être utilisé comme site d’échanges avec des populations jivaros qui s’installaient périodiquement dans les environs dans le cadre de cycles commerciaux. Les sources ethno-historiques font état de pratiques d’échanges assez intensives entre les populations andines et les populations amazoniennes au niveau des zones de piémonts comme le Cuyes (qui constituent des frontières naturelles entre les Andes et l’Amazonie). Les populations amazoniennes recherchaient en particulier des objets métalliques (ce qui expliquerait la présence de haches en bronze et de tumis), alors que les populations andines étaient, elles, en quête d’or (il y a en beaucoup au sein du fleuve Cuyes), de plumes, de roucou ou de cannelle…  Pour en revenir à la construction d’El Cadi, l’archéologue Francisco Valdez m’a fait remarquer que celle-ci présente des structures allongées qui font penser à des enclos à lamas, caractéristiques eux aussi des sites d’échange. En outre, El Cadi est entouré de constructions considérées à la fois comme lieux de culte et sites défensifs. Dans les Andes, les sites d'échanges précolombiens et actuels se situent souvent à proximité de lieux de culte. Quant aux sites d’échanges, nous savons qu’ils faisaient l’objet de convoitises entre factions politiques tribales. Ceux qui contrôlaient des sites comme El Cadi avaient tout intérêt à ce qu’ils soient bien surveillés. Je propose dans ma thèse que ce sont des Cañaris qui ont construit ce site. Des Cañaris possiblement originaires de Nabón, d’après les ruines du même type qu’on retrouve dans cette région. Au final, j’en arrive à me demander si le fait de voir autant de forteresses au Cuyes ne s’explique pas, tout simplement, par le fait qu’il existait des rivalités entre Cañaris et Jivaros ou bien que des Cañaris, bien implantés dans la région, cherchaient à se protéger d’autres Cañaris, notamment ceux de la chefferie de Sígsig située au nord-est de Nabón. C’est une question à laquelle l’étude de la céramique ne permet malheureusement pas de répondre. Le rôle des Incas serait donc beaucoup moins important qu’il ne vous semblait auparavant… Bien au contraire, ils sont au centre de mes interrogations actuelles. Pour la bonne raison qu’il n’y a, certes, peu ou presque pas de traces de céramiques incas sur les différents sites de la vallée du fleuve Cuyes, mais que cela ne signifie pas qu’ils n’y dominaient pas, en bonne partie, les Cañaris. Mais pas les Jivaros… Les Incas ne sont jamais parvenus à les vaincre… Qu’en concluez-vous ? Pour avoir fouillé ailleurs en Équateur, des sites dont l’architecture est clairement inca impérial, je sais que ce n’est pas parce que vous n’y trouvez pas ou très peu de céramiques incas que le site n’est pas Inca. Les données ethno-historiques nous enseignent que les Incas étaient souvent présents de manière indirecte, à travers des alliances. Plutôt qu’annexer totalement les populations, ils préféraient parfois exercer un contrôle indirect via des accords avec l’élite locale. La vallée du Cuyes, riche en or, a pu faire l’objet de cette stratégie. Les Cañaris n’ont jamais été soumis totalement. Leur conquête a été extrêmement difficile. En dépit de nombreux soulèvements, les Incas ont, grâce à des garnisons, établi leur capitale à Pumapungo (aujourd’hui Cuenca). Tout autour leur influence était également utilisés pour lisser ; or il s’avère que le lissage avec un outil en céramique ne laisse pas les mêmes traces sur la pâte que celui avec un outil en pierre. À partir de l’étude des traces de lissage visibles sur un pot (ancien ou actuel), il est donc possible de déterminer le matériau du lissoir employé pour sa fabrication. Et pour les Jivaros ? Nous savons que les Jivaros sont arrivés vers 700 apr. J.-C. dans la région du piémont oriental et plus tardivement dans la vallée du fleuve Cuyes, vers 1200 apr. J.-C. C’est une population vraisemblablement semi-itinérante, c’est-à-dire  qui  s’installe  dans un lieu pour une dizaine d’années, afin d’en 8. Poterie jivaro avec colombins apparents (ici au niveau du col uni- quement). Gualaquiza, collection particulière. 10. Terrasses précolombiennes de la vallée du fleuve Cuyes (hameau de San Miguel de Cuyes).  9.  Architecture précolombienne de la Sierra sud de l’Equateur (probable-  ment Canari). A : site El Cadi (vallée du fleuve Cuyes). B : site de Minas  (vallée du Jubones - repris d’après Verneau et Rivet, 1922). 11. Artéfacts en métal découverts dans les environs du site El Cadi (basse vallée du fleuve Cuyes). A : hache en bronze cañari. B : “Tumi” ou couteau cérémoniel ici en cuivre, probablement originaire de la côte nord du Pérou.